Emergents : les systèmes bancaires locaux vont-ils tenir le choc ?

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Une excellente étude de la BRI explicite les dérives financières des émergents, montre le rôle des paradis fiscaux et explique pourquoi la crise actuelle pourrait affecter leur système bancaire.

Les dérives de l’endettement privé

L’économiste de la BRI Philip Turner nous offre une étude courte et percutante sur les excès de l’endettement des acteurs économiques des émergents. Il pointe d’abord l’explosion de l’endettement des entreprises locales pour une crise qui apparaît clairement comme une crise d’endettement privé.

A partir des données fondées sur la nationalité des emprunteurs, quel que soit l’endroit du monde où ils empruntent, les statistiques montrent qu’entre 2010 et le 1er semestre 2013, les emprunts obligataires internationaux privés des émergents se sont montés à 788 milliards de dollars, dont 500 milliards pour le secteur non financier.

Si l’on prend maintenant les données fondées sur la résidence des emprunteurs, ceux qui empruntent à partir du territoire des émergents, les emprunts tombent à 410 milliards. Conclusion : près de la moitié de l’endettement obligataire des acteurs privés des émergents est passé par leurs filiales à l’étranger. Notamment celles situées offshore, c’est-à-dire dans les paradis fiscaux.

Le rôle des paradis fiscaux

En effet, selon une autre étude la BRI parue en septembre 2013 (page 22-23), à la fin juin 2013, un quart des émissions obligataires des acteurs privés émergents étaient réalisé dans les paradis fiscaux. Un montant sous-estimé car la BRI ne considère par la Suisse, le Luxembourg, etc., comme des paradis fiscaux. Le chiffre exact n’est pas connu mais la conclusion est claire : une partie de la crise actuelle des émergents tient à un excès d’endettement en devises réalisé à partir des paradis fiscaux.

Les conséquences pour le secteur bancaire

La crise actuelle des émergents pourrait avoir trois conséquences sur les systèmes bancaires locaux de ces pays.

D’abord, quand l’argent arrive facilement, les banques locales se sentent obligées de distribuer aussi du crédit plus facilement pour rester dans la course. Avec peut être des mauvaises surprises à la clé sur la qualité des emprunteurs.
Ensuite, les grandes entreprises qui ont accès à beaucoup de liquidités en déposent généralement dans les banques mais retirent l’argent aussi vite lorsqu’elles font face à des difficultés. Les banques locales pourraient donc voir une partie de leurs liquidités disparaître rapidement.

Enfin, les entreprises peuvent avoir demandé aux banques locales de les couvrir contre le risque de change. Si celles-ci ne se sont pas à leur tour couvertes auprès des banques étrangères, elles vont prendre de grosses pertes. Si elles se sont couvertes, elles peuvent tout de même se retrouver avec des entreprises emportées par leur dette en devises et qui ne rembourseront pas leurs emprunts aux banques locales.

Au final, si les pays du Nord devraient a priori être peu touchés par la crise actuelle des émergents, les systèmes bancaires locaux pourraient en ressortir assez secoués.

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Christian Chavagneux

Christian Chavagneux est rédacteur en chef adjoint d’Alternatives Economiques et rédacteur en chef de la revue L’Economie politique. Il débat tous les samedis matins sur France Inter dans l’émission « On n’arrête pas l’éco ». Il a obtenu le prix 2012 du meilleur article financier. 

Auparavant, il a travaillé comme chargé de mission à l’ex-Commissariat général du Plan, comme économiste à la Société Générale et comme chargé d’études à l’Agence française de développement. Il a enseigné plusieurs années à Sciences Po et à l’université Paris IX Dauphine.